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Full text of "Avis a la livrée / par un homme qui la porte."

Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/avislOOprud 



AVIS 

A LA LIVRÉE, 

PAR UN HOMME 
QUI LA PORTE. 

Ejfefat eJlfervum,jamnolo vicarius ejfe. 




A L'ANTICHAMBRE; 

Et fe trouve 
A L'OFFICE. 



*&* 



1 7 .$ 9- 



a v i s: 

v_> ' E s T à vous , mes nombreux camarades, 
que j'adreffe mes réflexions , quoique nos 
orgueilleux maîtres nous accordent à peine 
la faculté d'en faire ; plufïeurs d'entre nous 
en font fufceptibles , & en état même de 
donner de bons confeils à leurs patrons. 

Nous fommes dans une circonstance in- 
téreflante pour tout le monde , & je ne crains 
pas de le dire , critique & embarrafTante pour 
nous en particulier. Privés par notre état de 
route influence, de toute voix dans les aflem- 
blées de nos parohTes ; l'habit chamarré que 
nous portons fait de nous une clafle d'hom- 
mes à part. La richefTe & la fainéantife des 
grands & des gens de fortune , les ont 
éblouis au point qu'ils fe croient d'une autre 
efpèce que le refte du genre humain. Un 
bon bourgeois , un artifte habile, un favant, 
ne rougiflentpas de foigner leur garde- robe, 
d'allumer leur feu, de faire eux-mêmes les 
menus détails de leurs toilettes , de veiller à 
l'entretien de leur cave, & de fe verferfans fa- 
çon le vin qu'ils ont été y chercher. Il n'en eft 

A2 



(4) 

pas de même du richard, noble ou non. 
Son opulence lui donne le droit de n'être 
plus un homme ; & fi les maladies & les be- 
foins de la nature ne l'en faifoient fouvenir 
de temps en temps , il l'oubliroit tout-à-fait. 
L'homme da*ns la vigueur de l'âge efl: une 
poupée qu'il faut habiller, lever, coucher, 
conduire, mignarder comme un enfant de 
trois ans. Une foule de riens, dont il fe fait 
des affaires eflentielles , occupe ou plutôt 
amufe fon chétif cerveau, & fait naître mille 
commifîlons dont nos jambes font les vic- 
times. Nous courons à la pluie , à la neige, 
au foleil, dans la crotte jufqu'aux genoux, 
pour porter & rapporter les poulets qui pré- 
parent à monfieur un dîner agréable , un 
fouper fin , une nuit voluptueufe, une partie 
charmante. Mollement étendu fur le duvet, 
il attend à fon aife notre retour s trop heu- 
reux fi les injures les plus humiliantes ne 
font pas le prix de notre peine , lorfqu'une 
bévue qu'il aura faite lui-même , ou un obf- 
tacle auffi insurmontable pour nous qu'im- 
prévu pour lui , dérangent & contrarient (es 
pr -jets. Monfieur fe lève. — Prenons garde 
que rien ne lui manque , que rien ne le 



X 



dioque. La moindre inadvertance lui don-» 
neroït de l'humeur ; & c'eft toujours fur 
nous qu'elle tombe. On rira de la morfure" 
que nous a faîte le chien favori ; mais orf 
nous traitera comme des nègres , fi nous 
avons le malheur de lui froiiTer la patte. 

Monfieur court le matin : fa courfe ne le 
fitiguera pas. Afïïs dans fon cabriolet, il 
nous laifle le foin, tandis que nous fautillons 
derrière, accrochés à deux courroies dont 
Téchappement nous expoferoit à être brifés , 
de crier tant que nous avons de force pour 
avertir les piétons d'éviter le choc meur- 
trier de fa voiture. Arrive-t-il un accident , 
c'eft fa faute, puifque c'eft lui qui mène. 
N'importe ; le peuple irrité exhale fa colère 
fur nous qui en fommes innocens , mais 
que notre pofition livre à fes coups. 

On rentre pour la toilette. Que d'exac- 
titude ! que de foins minutieux ! que der 
fondions bafles , faftidieufes, humiliantes, 
nous avons à remplir! c'eft notre fort, if 
faut le fubir. 

L'heure du dîner arrive , foit à l'hôtel, 
foit en ville. Alors, pour nous délaffer 
d'avoir été fur nos jambes depuis le matin, 



<6Ï 

il y faut relier encore jufqu'audeflert. Enfin, 
après avoir vu paffer fous nos yeux & par 
nos mains , une longue fuite de mets, tous 
plus appétilTans les uns que les autres , dont 
la mine & l'odorat ne font qu'irriter notre 
faim, il nous eft permis d'aller à la hâte 
l'a flou vir à la gargotte y fur une foupe fans 
faveur, un morceau de bœuf fec & dur, 
un ragoût dégoûtant; le tout arrofé d'eau 
trouble, pour appaifer la vapeur des vins 
exquis & fumeux que nous venons de verfer 
à nos fybarites. 

Eh vite ! eh vîte ! on nous appelle. Il 
faut conduire monfieur au fpe&acle. Il y 
entre , peut-être n'y reftera-t-il pas : il en 
a pîufieurs à parcourir. Dans tous les cas 
nous avons pour nos menus plaifirs, la cer- 
titude de refter trois heures à l'attendre fur 
le pavé les pieds dans la boue. Gardons- 
nous cependant de nous en plaindre: mes 
chevaux y font bien , diroit Tltomme qui 
-joue le bienfaifant dans le Journal de Paris. 

Sorti du fpe&acle , on va à un fouper ou 
chez des femmes, ou au jeu. Nous ne réité- 
rons pas dans la rue ; mais il faudra veiller 
dans l'antichambre \ attendre l'inftant que 



??5 

ttionfieur exténué, de mauvaife humeur* 
regagne fon hôtel. II fe met au lit, y de- 
meure fi long-temps qu'il lui plaira ; & tandis 
qu'il fe refera de fes fatigues , nous qui nous 
ferons couchés plus tard que lui, nous 
galopperons demain matin pour remplir les 
commifîions qu'il aura données en fe cou- 
chant. Voilà les grands , & nous les fervons ; 
voilà leur vie, & voilà la nôtre. 

Quelque dure, quelque îaborïeufe qu'elle 
foit , malgré l'apparence de fainéantife , elle 
feroit encore moins infupportable , fi nos 
maîtres fe fouvenoient que nous forrrmesdes- 
hommes aufîi bien qu'eux ; que le hafard 
de la naiflance & le caprice de la fortune 
font les feules caufes de la diftance qui les 
fépare de nous. Mais que de brutalités }. 
que de bourrafques à efTuyer ! comme les 
épithètes de drôle , de coquin. y de gredin 9 . 
nous font prodiguées pour la moindre vé- 
tille ! Il y a des cochers qui traitent leurs 
chevaux plus doucement que certains maî- 
tres ne traitent leurs gens» 

Il faut pourtant être de bonne foi : il en 
eft d'humains & généreux ; & ceux-là font* 
comme de raifon, le* mieux fervis. Je crois, 

A4 



C8 5 
ttîcs camarades, que vous penfez tous comme 
moi. Je dis tous, parce que j'excepte du 
nombre général le petit nombre de mauvais 
fujets. Il s'en trouve parmi nous , comme 
dans fout autre état, & mettant tout-à-fait 
du côté ceux qui ont des penchans réelle- 
ment vicieux & criminels , & que nous 
fommes les premiers à condamner ;il eft des 
défauts tenant à l'humanité qui font plus 
excu fables chez nous que par-tout ailleurs. 
Si nous avions eu de l'éducation & de la 
fortune, nous ne ferions pas ce métier-là. 
La fortune ne donne pas les mœurs : & de 
ce côté-là , bien des maîtres font au-deflbus 
de leurs valets; mais l'éducation corrige 
les paillons, leur donne un frein. Dénués 
de toute refiburce , fi nous n'avons pas cer- 
taines qualités, (je ne dis pas 6qs vertus, elles 
font dans la nature & appartiennent à tous 
les états ) on doit nous faire un mérite de 
celles que nous poffédons, & nous favoir 
gré des vices que nous n'avons pas, 

C'efl: un acte de juftice dont bien des 
maîtres ne font pas fufceptibles. Bouffis 
de leur vanité , tout occupés d'eux & y 
rapportant tout ; l'être raifonnable, fait à 



l'image du créateur 5 que le befoîn de vîvrd 
réduit à les fervir, eft moins précieux dans 
leur façon de penfer que leurs chevaux ou 
leurs chiens. Il faut de l'argent pour ache- 
ter ces animaux; ce font des objets- de 
luxe qui flattent leur amour-propre , & il 
en coûte pour remplacer celui que Ton perd. 
Un domeftique eft forti le matin , un autre 
eft entré à midi : la place eft toujours rem~ 
plie , & la dépenfe eft la même. 

Comment, je vous le demande , mes ca- 
marades , comment des hommes qui agiffent 
de la forte avec leurs femblables , veulent 
& peuvent-ils s'attendre à trouver en eux 
des amis ? Voici le moment d'agiter cette 
queftion , & fur-tout de difcuter à quel de- 
gré nous devons porter rattachement à 
nos maîtres , & notre foumiflion à leurs 
ordres» 

A Dieu ne plaife que je veuille vous dé- 
tourner de cette fidélité, dont la raifon 
nous fait un devoir aufïi bien que la religion ! 
Mais c'eft dans cette dernière même 9 que je 
trouverai la mefure de l'étendue que nous 
devons donner à ce dévouement. 

Dans quelque état que l'on foit, rien ne 



no 5 

difpenfe de le remplir. S'il Vous déplaît 4. 
quittez- le; mais tant que vous y êtes & 
qu'il pourvoit à vos befoins , toutes les obli- 
gations qu'il vousimpofe font facrées pour 
vous, fi onéreufes, fi humiliantes qu'elles 
puiflfent être. Obéilîbns donc à nos maîtres 
dans tout ce qui eft jufte , raifonnable , 
légitime. Prêtons-nous même à leurs ca- 
prices, tant qu'ils n'auront pas pour but 
de léfer qui que ce foit. 

Mais fi leur volonté les meut à intervef- 
tir l'ordre public , à troubler la fociété É . 
nous fommes de droit difpenfés de leur 
obéir. Les loix divines & humaines nous 
fouiraient à leur autorité. C'eft une vérité 
qui fubfifte pour nous , comme pour lei 
enfans envers leurs pères, les apprentis 
envers leurs maîtres, les écoliers envers- 
leurs inftituteurs ; tous ceux enfin 3 qui dé- 
pendent des autres. Leur dépendance, leur 
foumiffion ne peut être jufle que dans les 
chofes raifonnables ; mais perfonne n'a le 
droit de forcer un autre à fe rendre cou- 
pable. 

Ne le ferions-nous pas , mes camarades, 
ne deviendrions-nous pas traîtres à l'Etat , 



Su-roï-, à la patrie , à nos proches j à no$ 
frères , fi , par une faufie interprétation- de 
ce mot , fidèles à nos înaîtres : nous lui prê- 
tions toute Textenfion qu'ils femblent en ce 
moment exiger de nous de lui donner ? 

Vous m'entendez ; vous voyez où j'en 
veux venir. C'eft votre caufe comme la 
mienne. 

Ce n'eil: point à nous , privés par état 
de toutes fonctions civiles, exclus de la 
fociété , qui nous fait porter une forte d'op- 
propre avec les moyens de fon fafte , bannis 
même, lorfque nous en fommes revêtus, 
des lieux où le dernier artifan peut avoir 
accès ; ce n'eft point à nous, dis- je, de raU 
fonner fur les affaires d'état. Ces affaires 
d'état font cependant les nôtres , puifqu'en- 
fin nous fommes nés citoyens, enfans de 
lapanie. Toutes nos familles font intéreiTées 
à ce que le peuple ne foit pas foulé; & 
comme les plus pauvres , elles y ont un plus 
grand intérêt que nulle autre claffè. 

Si nos maîtres curieux , dans l'erTervef- 
cence aduelle , dans ce moment où le plus 
jufte des rois , le père du peuple veut établir 
légalité dans tous les ordres, & délivrer 



1îî) 

îa portion la plus nombreufe , maïs la plus* 
foibîe do Tes fujets , de fes enfans , de Top- 
preilîon des riches ; fi nos maîtres nous' 
queftionnent fur ce qui fe paiTe, fur ce qui 
fe dit, fur ce que nous penfons : quel partr 
devons nous prendre? faut-il abandonner 
lâchement la caufe de nos proches & de 
nos defcendans? facrifier nos générations 
futures à notre bien-être du moment? im- 
moler nous-mêmes & nos enfans à des hom- 
mes ambitieux, qui au vrai n'ont fur nous 
que le droit que nous leur donnons ? Au- 
jourd'hui leurs efclaves , demain fortis de 
chez eux & rentrés dans Tordre ordinaire ; 
nous fommes citoyens , nous avons des in- 
térêts à défendre, des propriétés à conferver 
contr'eux même. 

Faut-il par une baffe diilimuîation dire 
comme eux, faire fembîant d'époufer leur 
querelle , tandis qu'an fond du cœur nous 
avons des fentimens tout contraires? non. 
Cette duplicité n'eftpas faite pour des âmes 
droites & loyales; & malgré la prévention, 
1a cafaque bigarrée en couvre beaucoup de 
cette efpèce. 

Il faut donc, mes camarades, lorfque 



( 13 5 
înos maîtres nous fondent , leur déclarât 
franchement que nous fommes du peuple , 
&que nous n'abandonnerons point le peuple 
pour eux. 

Je fais que plufieurs {eigneurs , remplis 
de vues hoftiles & de projets féditieux, 
ie font pourvus eux-mêmes d'armes à I 
& en ont diftribué à leurs gens avec ordre 
de les avoir toujours en poche. Eh ! grand 
Dieu ! que prétendez-vous faire, mes ca- 
marades , à quoi vous expofez-vous ? 

Que le ciel , propice aux vues bienfai- 
fantes de notre augufte fouverain , en cou- 
ronnant (es nobles deffeins , établilTe dans îe 
royaume l'abondance & la paix ! qu'il éloigne 
tous les troubles civils , & que le fol fran- 
çais ne foit point rougi du fang de fes 
cultivateurs ! mais fi le malheur arrivoit , 
que les nobles attirés par la puiffance fu- 
prême des loix & de la nation aflTemblée, 
formaffent le projet infenfé de lutter con- 
tre elles , & de vouloir défendre à main 
armée les prérogatives injuftes & tyran- 
niques qu'ils ontufurpées, & qu'une trop 
longue jouilTance leur fait regarder comme 



<- 14 > 

des droits imprefcriptibles : eft-ce à nouf 
de nous rendre les complices ? 

Nous ne pouvons embraffer leur caufe 
fans trahir la nôtre. Nous devons les pro- 
téger & les défendre , au péril de notre 
vie, contre les malfaiteurs ; mais nous 
ferions criminels de Ièfe-majefté aufli bien 
qu'eux, fi nous leur prêtions nos bras contre 
les ordres du roi. 

Que défendent-ils? des droits qui oppri- 
ment la datte dans laquelle nous fommes 
nés , & nous les aiderions à conferver ce 
defpotifme ? Il faut croire qu'ils nous re- 
gardent absolument comme des fots , s'ils 
ofent nous le propofer. Et comme cette 
qualification eft très-offenfante , c'eft. à nous 
de leur prouver que nous ne la méritons 
point, que nous favons ce que nous fai- 
fons, & que nous ne fommes pas des aveu- 
gles que l'on mène où l'on veut, & en dépit 
d'eux-mêmes. 

Quel feroit d'ailleurs, mes camarades, 
le réfultat de cette levée de boucliers ? 
Croyez- vous que tous, tant que nous fom- 
mes, réunis à nos maîtres 3 nous viendrons 



abolit de toute la France? elle contient 
vingt-cinq millions d'habitans. Il y a peut- 
être quatre cents mille nobles. Plufïeurs font 
afTez juftes pour être du parti du peuple. 
Mais fuppofons-les quatre cents mille, & 
qu'ils foient efcortés de feize cents mille de 
leurs gens. Tout cela ne fait que deux mil- 
lions contre vingt-trois. C'eft plus douze 
contre un. La partie n'efl: pas égale. Nous 
en ferions toujours les vid:imes,& c'eft ce 
qui les embarrafleroit fort peu, pourvu 
qu'ils vinflent à leur but ; ils ne s'inquiéte- 
teroient guère de facrifier des drôles comme 
nous. Mais nous autres drôles , nous ne 
trouverions point drôle d'être tués pour 
leurs vaines prétentions. Ceux d'entre nous 
qui feroient pris, feroient pendus comme 
féditieux , fuivant les loix ; ce qui n'eft rien 
moins que drôle. Et fuflions-nous vainqueurs, 
ce qui eft impofïible ; à quel prix l'aurions- 
nous acheté? Il nous auroit donc fallu tuer 
nos pères , nos femmes , nos enfans , tout ce 
qui nous touche enfin , tout ce que la nature 
& la religion ont de plus facré ! & cela pour 
faire triompher des tyrans qui, fiers de leur 
victoire 3 donneroient pour récompenfe à 



? î"6 J 

leurs fateîlites des fers encore plus pefans , 
afin que les races futures ne pufTent jamais 
les rompre. 

Quel eft celui d'entre nous qui voulût 
fe charger d'un afîaflinat , parce que fon 
maître le lui ordcnr.eroit ? S'il en eft quel- 
ques-uns capables de le faire, ce font des 
monftres nés pour le crime , & les hommes 
nés fous cette fatale étoile, n'ont pasbefoin 
d'inftigation pour le commettre. Leur ame 
fanguinaire& féroce ne cherche que le fang, 
& ceux même qui les auroient animés & 
foudoyés courroient rilque de leur propre 
vie. Le tigre enchaîné eft toujours prêt à 
dévorer fon conducteur. 

J'aime à croire qu'il n'y a pas un être de 
cette efpèce parmi nous tous: & fi malheu- 
reufement il en exifte , ce n'eft point à notre 
état qu'il faut s'en prendre; c'eft à la fra- 
gilité humaine, qui ne fe manifefte que trop 
dans des individus de toutes les claffes , de 
tous les rangs. 

Cette révoltante propofition de fe rendre 
homicides , eft à la lettre celle que font à 
leurs gens les maîtres qui les forcent de s'ar- 
mer; car enfin, ils ont un but, & nous 

fommes 



( i7 ) 
femmes plus à portée que perfonne de le 
pénétrer, parce qui leur échappe, malgré 
le myftère qu'ils obfervent dans leurs con- 
Verfations politiques & leurs a Semblées 
nocturnes. Les queftiohs infidieufes par lef- 
quellesilscherchentà fonder nos difpofitions, 
à rater notre courage & notre obéiflance , 
augmentent la certitude de nos conjectures , 
& la diftribution â^s armes ne laiiïe plus 
aucun doute. 

Oui , mes camarades , oui , mes amis, il 
y a des feigneurs affez iuftes pour fentir que 
leurs immenfes pofTeffions ne doivent pas 
être exemptes des cha:ges de l'étar, lorfque 
tout le poids en tombe fur le i : héri- 
tage du pauvre payfan, votre père ou le 
mien. Ils conviennent , ces hommes vrai- 
ment nobles , que tout citoyen qui pofsède 
des biens-fonds , doit contribuer à ia chofe 
publique par une fomme proportionnée à 
celle du revenu que lui procurent ces fonds. 
Ils conçoivent que l'homme riche de cents 
mille livres de rente, qui en donneroit dix 
à l'état, aura toujours au-defïus du nécef- 
faire ; mais que le pauvre particulier dont 
toute la fortune fe réduit à cent '^us de 

B 



I 18 3 

Vente , Se qui par confequent n'a pas le né-' 
ceflaire , fe trouve encore bien plus gêné, 
s'il efc obligé d'en donner dix ,& cependant 
fur le pied où étoient les chofes, l'homme* 
aux cent mille francs ne payoit rien, & 
l'homme aux cent écus en donnoit vingt. 

Cela n'empêcheroitpas le Créfus de cher- 
cher à accroitre fa fortune aux dépens du 
miférablc , de l'artifan , du marchand , du 
bourgeois. L'accès de toutes les grandes 
places écoit fermé à tous ceux de ces dif- 
férentes claffes , qui aux yeux du noble arro- 
gant , fe trouvent toutes comprifes fous la 
dénomination de tiers- état. Un homme de 
cet ordre cmbraffe-t-il l'état eccléfîaftique ? 
une cure de village eft le nec plus ultra de 
fes prétentions. Il a beau être favant, pieux, 
édifiant ; il végète ignoré dans fon humble 
défert , n'a -pour vivre & faire l'aumône 
qu'un revenu très-modique, fur lequel le 
haut clergé impofe Se prélève les décimes ; 
dont la répartition fe fait toujours de ma- 
nière que ceux qui ont le moins paient 
entr'eux la fomme prefque totale ; Se le 
noble preflolet, vuide de fens comme de 
mœurs, faute d'une ruelle à un évéché ou 



1 19) 

}l une grotfè abbaye, que Ton a fart de faire 
ctayet d'une f conde, fi la première ne pro- 
duit point affez pour fubvenir aux dépenfes 
que îe titulaire fait pour fa table, fes voi- 
tures & fes maître fies» 

C'eft aux dépens du pauvre clergé que 
les évcques ont dans leurs affemblées pé- 
riodiques à Paris , une table dont la dépenfô 
fe monte à plus de cent-mille francs, & le 
curé de village, le vicaire à cinquante écus 
qui mangent du pain bis, & boivent de la 
piquette , ont payé leur part du poifïbn 
rare , du gibier fin , des vins délicieux dont 
les monfe'rgneurs alimentent leur noblefle 
anti-apoltoiique. 

Ils difent à cela, qu'ils compofent le haut 
clergé! Quelle odieufe diftinction ! le haut 
clergé , le bas clergé! ce mot de bas , d'après 
les idées reçues dans notre langue, a quelque 
chofe de révoltant, adapté à des minières 
des autels ; à des gens dont les moindres 
fondions infpirent le refpecl: & la vénéra- 
tion. C'eft. le bas clergé qui nous inftruit 
dans les campagnes , c'eft lui qui nous raf-. 
femble les dimanches & les Çètes pour nous 
diftribuer le pain de la parole, c'eft lui qui 

B z 



C 10 5 

offre tous les jours le facrifice d'expîatïon ? 
ç'eft lui qui nous confole, nous foutient 
dans notre pénible carrière , c'eft lui enfin t 
qui tranchit les torrens , qui gravit les pré- 
cipices & les rochers pour apporter aux 
malades dans nos triPies chaumières , les 
derniers fecours de l'humanité & de la re- 
ligion ; & l'on cherche à humilier de tels 
hommes ! Que fait donc le haut clergé ? 
il voyage en pofte, court à Paris goûter tous 
les pïaidrs mondains. Il eft à l'affût de tous 
les bénéfices, & fait continuellement fa cour 
pour empêcher qu'un feu! échappe au clergé 
noble. Les apôtres étoient pourtant du tiers- 
état , & même du plus bas étage. Je me 
rappelle d'avoir appris dans mon village , 
lorfque j'étois jeune , tout l'évangile par 
cœur; je m'en fouviens encore , & lorfque 
je compare fes maximes & fa morale avec 
celle dont on fait ufage aujourd*hui , je 
trouve une cppofition qui m'afflige. On m'a 
toujours prêché que l'évangile , qui enfeigne 
l'humilité, la modeftie, le détachement des 
chofes du monde , &c. devoit être le type 
de la conduite de tout chrétien. Eft-ce que 
les haut mini (1res de la religion chrétienne 
ne font pas chrétiens ? 



C 21 ) 

Vous allez peut-être me dire , mes ca- 
marades, que je m'écarte de mon fujet. Point 
du tout. Plufieurs d'entre vous, fervent Ùqs 
monfeigneurs ; tous les monfeignsurs ont 
des exemptions dont ils font très-jaloux , 
& ce n'eft pas d'aujourd'hui que l'on fait 
que tous moyens leur font bons pour garder 
ce qu'ils tiennent. Ainft il entre dans mon 
plan que vous fâchiez à quoi vous en tenir 
vous-mêmes , & que vous ne'foyez pas affez 
imprudens pour vous' rendre les défenfeurs 
d'une caufe injufte, 

C'efi: la même chofe dans le militaire. II 
•faut être noble pour être officier , il faut 
avoir un nom connu à la cour & de la for- 
tune pour être officier fupérîeur. Le -fi m pie 
gentilhomme a fait tout fon chemin quand 
il eit capitaine. Plufieurs vietlifTen-t fous \ l è~~ 
paulette de lieutenant. Une majorité eft un 
terne à la lotterie. Je-ne trouve pas ridicule 
que l'homme tout à fait du peuple refèe ton * 
fine dans le $ang du foldat ril-faut-pour 
commander ? des connoiflancës & des qûa^ 
lités que l'on n'acquiert point à la chai 
ni devant un établi ou un métier? mais Jfe 
trouve abfurde & de toute injuftice que fe 

B 3 



(22 ) 

fiîs d'un négociant, d'un avocat , d'un mé- 
decin , d'un bon bourgeois ne puiffe pré- 
tendre a l'épaulette. Pîufieurs de cette claffe 
joignent à la valeur guerrière une fcience 
réelle, fruit de très bonnes études. Ils font 
mathématiciens , géomètres, phyficiens, & 
tout cela eft de relïource dans un officier. 
Mais ils ne font pas nobles , & fi leur fang 
bouillonne dans leurs veines, s'ils brûlent de 
le verfer pour la patrie , il faut qu'ils s'en- 
gagent , qu'ils facrifient leur aifance& leur 
liberté, qu'ils affligent leur famille en fe 
réduifantau niveau du fimple payfan devenu 
foldat : partageant avec lui fa chétive ga- 
melle & les fatigues, les périls des combats , 
dont la gloi-re fera pour les chefs. 

, C'eft que ces chefs font àe grande maifort* 
Ce mot dit tout , renferme tout» Un blanc- 
bec qui fait à peine écrire, qui n'a jamais que 
pirouetté dans les coulifles , fait tapage dans 
les mauvais lieux , jouer & battre des fiacres* 
vient efcorté d'un équipage afiatique, com- 
mander à des hommes inftruits , aguerris,, 
pleins de courage & de vigueur; (es caprices 
deviennent des loix irnpérieufes auxquelles 
il faut obéir, quoique l'on en prévoie les 



( ^3 ) 
funeftes fuites. Echoue-t il dans une entre- 
prife mal combiné , la boucherie qui fe fait 
de fes foldats , prouve que fon corps a fait 
une belle défenfe , il attrâppêra encore une 
récompenfe , & les pauvres diables en feront 
pour kur vie , ou tout au moins pour quel- 
ques-uns de leurs membres. Cela n'effraye 
point ces meilleurs. On ne fait point d'ome- 
lette , difent-iîs ,fans caffer des œufs. C'eft 
un propos que j'ai mille fois entendu en les 
fervant à table. Malheureux payfans que nous 
fommes ! voilà le cas qu'ils font de nous î 
Au refte , ils ont raifort. Nous fommes \<^s 
œufs , ils font les cuifiniers qui' mettent à 
toutes fauces & nous gobent. 

Combien de bévues ne font pas ces chefs 
qui n'ont d'autre mérite que leur nom 3 & 
qu'un fous- lieutenant n'auroit pas faites ? 
combien de fois, dans la dernière guerre où 
je fervois un officier - général , n'ai -je pas 
entendu de fimpîes grenadiers diiféquer là 
conduite des chefs dans telle & telle affaire", 
& prouver clair comme le jour , que fi on 
tes eût con-fu'tés feulement , on feroit forci 
vainqueurs d'une action où Ton avoït été 
battus, Un jour de combat on parle tout. 



( *4 ) 

haut, & les rieurs ne font pas toujours du 
côté des chefs. Je le répète, des milliers 
de foldats font capables d'être officiers ;. 
& bien des officiers ne font pas foldats. 

Remportent -ils une victoire? toute îa 
gloire en eft pour eux. Les grâces pécu- 
niaires , honorifiques leur pieuvent à foifon, 
& les aufs qui reftent , échappés aux fu- 
reurs de l'airain & du fer, n'ont pour ré- 
compenfe que la joie de n'être pas du 
nombre des œufs cafles, & quelques vaines 
paroles pour les tenir en haleine, & les dif- 
pofer à fuivre leurs camarades à la première 
rencontre. 

Vous le voyez , mes amis, tout d'un côté» 
rien de l'autre. Les nobles tiennent le bon 
bout jufqu'à préfen t ; voilà pourquoi ils font 
fi fiers , & te tiers état qui fait tout , n'a 
pas même le droit de prétendre à parvenir. 
Nous fomrnes de ce tiers-état ; j'en reviens 
toujours là. Ne donnons pas des armes contre 
nous-mêmes, n'en recevons pas. Non, mes 
camarades , n'en recevons pas. Qu'en fe- 
rions-nous ? elles nous font abfoiumcnt 
inutiles & fupeiftues. Je vous ai prouvé % 
combien il feroit infenfé à nous , de nous es 



C 2; ) 

fervir en faveur de nos maîtres, au détriment 
de l'ordre dont nous faifons partie. Nous 
ferions également blâmables & criminels 9 
fi nous les tournions contr'eux. 

Les défauts que je vous ai fait remar- 
quer, les vices généraux que Ton peut re- 
procher à la noblefle & au clergé, ne tieanent 
point à la na;lTance ou à la profedion ecclé- 
fiaftique. L'ufage en a fait une efpèce de 
règle, mais qui n'efl: pas fans de nombreufes 
& honorables exemptions. Des princes que 
leur bienfaifance & leur équité rendront 
éternellement chers à la nation; une foule 
de feigneurs & de nobles qui s'acquièrent 
par leur intégrité & leur emprefîenaent à 
concourir au bien public , une noblelfe plus 
folide & plus vraie que celle de cent par- 
chemins; nombre de prélats, fidèles à l'efprit 
de leur état , pafteurs zélés , qui s'immole- 
raient eux-mêmes pour le bien de leur trou- 
peau : tous ces hommes précieux & dignes 
de notre amour ^omme de notre refpect, 
nous font voir que l'efprit de corps n'effc 
point une maladie fi contagièufe que l'on ne 
puiife échapper à (on influence maligne ; que 
les vices locaux & individuels ne font point 



C 26 ) 
inhérents à la malle ; que fi l'ambition $c 
la cupidité dégradent dos particuliers dans 
chaque état , chaque état enferme en fon 
fein des âmes pures & généreufes qui con- 
fervent fon honneur. 

Ne tirez donc point , mes camarades , de 
ce que j'ai vous ai dit , des inductions défa- 
vantageufes & contraires au refpeâ: que 
nous devons à la noblefie & au clergé. Soyons 
vrais, mais foyons juftes. Ne nous laiflbns pas 
mener comme des imbécilies ; mais ne fortons 
pas comme des forcenés , des juftes bornes 
que nous preferivent la raifon & le devoir. 

Nous ne devons pas craindre que ces vrais 
patriotes qui fe déclarent les défenfeurs du 
peuple , & par conféquent les nôtres, exi- 
gent de nous rien d'illégitime & d'atten- 
tatoire à l'autorité des loix & à la majefté du 
trône. Ceux d'entre nous qui ont le bon- 
heur de leur être attaché , doivent par leur 
affection & leur zèle, leur donner des mar- 
ques de l'amour & de la vénération que 
leur voue le tiers-état. 

L'abandon qu'ils font du parti opprefteur 
pour être les fauveurs du parti opprimé, 
en faifant le bonheur & la gloire de celu'-ci ^ 



C2 7 ) 

énerve abfoîument l'autre , & allure îa fpîen- 
deur du royaume & la félicité du peuple. 
Que pourra faire un conciliabule ifolé, que 
tous les honnêtes gens livrent à fes vaines 
réclamations? Le parti de Pappofition ne 
fera plus compofé que de têtes chaudes, 
d'hommes avides , que l'orgueil & le plus 
vil intérêt tiennent enchaînés à leurs pré- 
tentions aufïi odieufes que ridicules & in- 
juftes. Ce font ceux-là feuls qui pourroient, 
qui déjà peut-être ont pu fonder leurs fpé- 
culations fur la force de nos bras , & comp- 
ter fur une obéiffancé aveugle de notre part, 
C'eft à ceux-là que nous pouvons, que 
,^ious devons défobéir pour cet objet. 

Qu'avons-nous à craindre, mes camarades, 
en refufant de féconder leurs vues fédi- 
. tieufes ? quel abyme affreux s'ouvre fous nos 
pas , fi nous avons. ,k foiblefîe d'y coopérer. 

Voici à quoi nous nous expoférions dans 
ce dernier cas: à verfer k fangde nos proches 
& de nos amis, à être nous-mêmes hachés 
impitoyablement par le peuple, juftement 
irrité de nous voir plus attaché à un habit 
méprifé , & un foible intérêt du moment 
qu'au fort de nos familles & de nos égaux; 



C 28 ) 

fi nous échappions au courroux du public ; 
à tomber fous celui des loix, & expier 
ignominieufement fur un échafaud notre 
criminelle foumiffion à des ordres illégaux , 
qui nous rendroient'tout à la fois coupables 
ce félonie, de révolts & de parricide. 

Qu'avons-nous, encore un coup , à craindre 
en nous y refufant ? rien , & de l'honneur à 
gp.gner. On dira : ces hommes , nés dans 
la baffe clafïe du peuple , ont fait voir que 
la déiicateiïe & la droiture des fentimens 
font de tous les états. Ils ont méprifé l'or 9 
(car il eft fans contredit que ce feroit l'appas 
dangereux que nous offriroient nos maîtres 
pour nous féduire ; ils ont méprifé l'or _, ils 
l'ont foulé aux pieds , pour n'écouter que la 
voix de la nature & du devoir. 

Mais, direz -vous, nous perdrons nos 
places ; nos maîtres nous renverront fi nous 
leur refufons de leur obéir : nous fentons bien 
que leurs prétentions font aufli injuftes que 
leurs projets. Nous favons qu'ils n'ont pas 
plus le droit de nous faire prendre les armes 
contre les fujets du roi & contre fes ordres ; 
qu'ils n'ont celui de nous commander d'aller 
voler & afiaffirter' fur les grands chemins* 



(*9 ) 

Nous concevons parfaitement que l'un eft 
aulîi criminel que l'autre; mais nous n'avons 
pas d'autre moyen de vivre que ceiui de 
fervir. 

Où m'égarai-je moi-même ! non , mes 
camarades , non : je juge de vos cœurs par 
le mien, & aucun d'entre vous n'oferoit 
proférer ces paroles infâmes. Toi* honnête- 
homme aimera mieux être malheureux, s'il 
le faut, que coupable. 

S'il s'en trouvoit un feul qui ofât fe cou- 
vrir de ce prétexte , qui fût allez lâche & 
en même temps affez téméraire pour entrer 
dans cette abominableconjuration ; qu'il foit 
couvert d'opprobre, qu'il foit lapidé de 
tous. Non, qu'il foit forcé de fe retirer dans 
les forêts, avec les brigands dont la morale 
eft la Tienne , & qu'il vienne un jour expirer 
comme eux, fous la glaive de la juflice. Si 
fa main eft capable de fe vendre au crime, 
fon cœur eft né pour lui : malheur au maître 
qui l'a à fon fervice; qu'il tremble pour 
fes jours : un tel fcélérat n'a rien de facré : 
peu lui importe de quel fang il s'abbreuve 
pourvu qu'il en raflaflie fon ame féroce. 

Nos maîtres nous renverront ! Eh , mes 



'( 30 ) 

amis ! s'ils perfiftent dans leurs defleins, il 
faudra toujours bien vous fe'parer d'eux. 
Les croyez- vous invulnérables? s'ils fa- 
voient l'être , ils n'auroient pas recours à 
vous pour fe mettre en forces, ils font 
trop tiers. Le refus qu'ils font de partager 
avec le tiers-état non-feulement les impôts, 
mais les fondions tendantes au rétabliffe- 
ment de la chofe publique , vous garantit 
le peu de cas qu'ils font de tout ce qui eft 
né roturier. Et vous iriez vous expofer à la 
mort & à l'infamie pour des gens qui vous 
méprifent ! croyez que s'ils defeendent de 
leur hauteur , pour vous intéreffer à leur 
fort ; c'efl: un facrifice qu'ils font à leur propre 
fureté. Vous êtes les victimes qu'ils immo- 
leront à la vengeance du peuple : ils vous 
mettront en avant & fe fauveront fur les 
débris fanglans de vos corps mutilés ; mais 
ils n'échapperont point à la nation afTembiée, 
& attentive fur leur conduite. La foudre 
part d'en haut, le chêne altier fuccombe & 
fe brife en éclats , le foible rofeau plie fous 
le vent qui l'agite , mais il fe relève intad. 
Laiffons , mes amis , laifibns les héritiers de 
Torgueuil féodal , lutter contre la loi > nous 



t 31 3 

les verrons s'abattre & fe diffoudre : la com- 
motion nous ébranlera, mais cette loi bien- 
faifante ramènera fur l'horifon le calme des 
beaux jours ;& nous, humbles rofaux , nous 
goûterons en paix les heureux fruits de l'éga- 
lité que veut établir notre augufte monarque. 

Ils nous renverront ; mais ce n'eft que 
l'affaire du moment. Celui du choc une fois 
paffé ; il faut que tout reprenne fon train. 
L'homme riche aura toujours befoin de 
ferviteurs. Si les grands, privés d'une petite 
portion de leur fuperflu, retranchent quelque 
chofe dans leur domeftique 9 le nouvel ordre 
des chofes fera plus de gens riches, & mul- 
tipliera les places pour nous. 

Enfin , fi vous ne tenez point à votre 
repos ni à votre vie , fi vous avez la dé- 
mangeaifon de faire le coup de fufil , mettez- 
vous au fervice du roi. Du moins, fi vous 
répandez du fang , ce fera celui des enne- 
mis de l'état : les loix divines & humaines 
vous déclarent innocens. Si vous verfez le 
vôtre, ce fera au champ de l'honneur, vos 
parens n'auront qu'à fe glorifier de vous 
avoir donné le jour. 

Et dans ce cas-là encore 9 fouvenez-vous 



C 32 ) 
& avertiflez-en vos camarades, que c'eft le 
roi que vous fervez, de que dans ce fervice 
comme dans l'autre , vous ne devez obéir 
à vos officiers qu'autant qu'ils obéifTent eux- 
mêmes aux ordres du roi. Soyez tous fourds 
au bruit du tambour qui vous appelîeroic 
pour faire quelque chofe de contraire à fes 
intérêts & à fes vues. Lorfque le fouverain 
fait mettre (es foldats fous les armes pour 
contenir la populace ameutée, c'eft un père 
qui lève le bâton fur fes enfans ; mais qui 
fe garde bien de les en frapper. Sa préfence 
imprime le refpeâ: ; on tremble , on fe fou- 
met; c'eft tout ce qu'il defire. 

Si vos officiers vouloient, comme nobles, 
vous faire foutenir contre le peuple la caùfe 
des nobles, vous ne devez pas marcher. 
Vous êtes au roi & non à eux. La caufe du 
peuple eft celle du roi , celle de l'état. Reftez 
neutres jufqu'à nouvel ordre , demandez di- 
rectement celui de la cour, & foyez fûrs qu'il 
ne portera rien que de jufte. Voilà, mes amis, 
de quoi vous devez vous pénétrer, fi quittant 
vos maîtres, pour quelque raifon que ce 
foit , vous prenez le parti âes armes. Comme 
tout le monde n'y eft pas propre , que ceux 

qui 



C 33 ) 

quî tiennent à leur état comme à leur feule 
reffource, emploient la voie de la douceur 
& dos repréfentations refpe&ueufes , pour 
faire entendre à leurs maîtres , s'ils leur 
propofent de leur aidera des acles violents, 
qu'ils ne le peuvent fans blefler leur can- 
feience & offenfer la nature. Quand tous les 
maîtres verront tous leurs gens montés fur 
ce ton , ils fe calmeront par force. Habitués 
à fe faire fervir , ils les garderont , plutôt 
que d'en prendre d'autres , en qui ils trou- 
veroient les mêmes principes , & dont la 
fidélité leur feroit moins connue. Car enfin, 
fi tous les gens qui ont dos domeftiques les 
renvoyoientà la fois ; les domeftiques ne fô- 
roient pas les plus embarraffés. Courageux 
confefleurs de la foi patriotique, cette noble 
caufe une fois connue, il n'y a pas un citoyen 
qui ne s'empreffât de leur donner un azyle 
& de pourvoir à leurs befoins. Et pendant 
ce temps là , comment feroient les feigueurs 
obligés de vaquer eux-mêmes à toutes les 
fondions de leur maifon ? 

C'eft peut-être le moyen le plus fur pour 
mettre un frein à la fougue de leurs pallions. 
Et ce moyen falu taire , innocent & doux , 

C 



C 34 5 
n'a rien quî répugne ni à l'honnêteté ni à 
la probité , ni à la religion, ni à ce que tout 
fujet doit à fon roi , à fon pays & à fes 
concitoyens. 

Bientôt l'ébulition s'appaifera. Ce n'eft 
qu'un moment' d'effervefcence ; l'ordre une 
fois établi , chacun (je le dis encore) fera 
trop heureux de reprendre fon train. Tous 
les hommes ont befoin les uns d^s autres, 
& le feigneur qui aura congédié fes t gens , 
les fera redemander & les remerciera d'avoir 
contribué par leur défection , à conferver fa 
vie & fa fortune qu'il eut perdues : fe croyant 
fort de leur feccurs, il eût hafardé une dé- 
marche aufii imprudente que condamnable , 
aufli inutile que périileufe. 

Je vous exhorte donc , mes camarades , 
à vous bien pénétrer de toutes, ces vérités. 
Je ne vous invite pas, remarquez-le, je vous 
prie, à manquer à ce que vous devez à vos 
maîtres. Né fous la livrée , & la portant 
depuis plus de trente ans , je me flatte d'en 
connoître tous les devoirs, <k je me gar- 
derai bien de vous donner âes confeils qui 
tendirent à vous en détourner. Au contraire, 
redoublez de zèle & d'activité, pour faire 



( 3S ) 
voir à vos maîtres que vous connoiflîez vos 
obligations. S'ils fe hafardent à vous propo- 
fer des chofes injuftes, repréfentez-leur avec 
tout le refpecr. que vous leur devez, & l'in- 
juflice de leurs deffe.ins & votre éloignement 
à y participer. 

Je ne cherche point à femer parmi vous 
l'efprit d'indépendance & de rébellion. Mon 
but n'eft pas de renverfer la barrière que 
Tordre focial a pofée entre nous & nos pa- 
trons. Ils ont befoin de nous pour leur rendre 
la vie agréable & commode ; nous fommes 
nés pauvres, les fondions ferviîes que nous 
rempliflbns auprès d'eux , fournirent à notre 
fubfiftance. Ce n'efr. point ici le lieu d'exa- 
miner fi nous ne pourrions pas à la rigueur 
nous paffer de nos maîtres, plutôt qu'eux de 
nous. Il fuffit que l'ufage fubfifte de tous 
temps, qu'il ne foit point contraire aux 
mœurs, ni à la religion, ni au bon ordre. 
Il devient pour nous une loi refpedable. Nos 
maîtres pourvoient à nos befoins, nous leur 
devons en échange non-feulement nos fer- 
vices , mais le refpecl, l'attachement, la 
fidélité , l'amitié même, fi leur fierté ne s'of- 
fenfoit pas de trouver cette douce vertu 



( 36) 
dans des âmes qu'ils regardent comme trop 
inférieures pour la partager avec eux. Je vous 
renouvelle mes inftances , mes chers cama- 
rades , pour que vous ne vous éloignez point 
de ces fages maximes , & que vous mettiez 
plus d'application que jamais à les pratiquer ; 
mais j'ai dû vous prévenir contre les fuites 
fatales d'un dévouement abfolu, d'une fou- 
rmilion aveugle. Les orientaux peuvent 
mener leurs efclaves à la mort, nous fommes 
des hommes libres, nous vivons fous un 
gouvernement qui abhorre l'efclavage 3 fous 
un prince de qui feul nous fommes fujets , 
à qui ieul nous pouvons & nous devons tout 
facturier. Que les grands débattent leur pro- 
cès , ils n'ont que faire d'avocats tels que 
nous. Trop petits , trop bas pour ne jamais 
prétendre à aucune de leurs prérogatives , 
nous avons de notre part à défendre des 
intérêts qui nous font chers. Nous ne de- 
vons point trahir notre fang : la raifon nous 
le défend aufîi bien que la confcience. 











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